Breeze

 

Etude biblique au congrès 2014 de l’Association Européenne de Théologiens Évangéliques


Jacques Buchhold, Faculté Libre de Théologie Evangelique, Vaux-sur-Seine, France

2. Pour l’amour de Jésus (Mt 19.16-30)


19:16 Alors un homme vint lui demander : Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ?

17 Il lui répondit : Pourquoi m'interroges-tu sur ce qui est bon ? Un seul est bon. Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements. Lesquels ? lui dit-il. 18 Jésus répondit : Tu ne commettras pas de meurtre; tu ne commettras pas d'adultère; tu ne feras pas de faux témoignage; tu ne commettras pas de vol ; 19 honore ton père et ta mère, et : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. 20 Le jeune homme lui dit : J'ai observé tout cela, que me manque-t-il encore ? 21 Jésus lui dit : Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens et suis-moi. 22 Après avoir entendu cette parole, le jeune homme s'en alla tout triste; car il avait beaucoup de biens.

23 Jésus dit à ses disciples : Amen, je vous le dis, il est difficile à un riche d'entrer dans le royaume des cieux. 24 Je vous le dis encore, il est plus facile à un chameau de passer par un trou d'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu. 25 Les disciples, en entendant cela, restèrent complètement ébahis. Ils se demandaient : Qui peut donc être sauvé ? 26 Jésus les regarda et leur dit : Pour les humains, c'est impossible, mais pour Dieu tout est possible. 27 Alors Pierre lui dit : Nous, nous avons tout quitté pour te suivre ; qu'en sera-t-il pour nous ? 28 Jésus leur dit : Amen, je vous le dis, à vous qui m'avez suivi : à la Nouvelle Naissance, lorsque le Fils de l'homme s'assiéra sur son trône de gloire, vous aussi vous serez assis sur douze trônes pour juger les douze tribus d'Israël. 29 Et quiconque aura quitté maisons, frères, sœurs, père, mère, enfants ou terres à cause de mon nom recevra cent fois plus et héritera la vie éternelle. 30 Beaucoup de premiers seront derniers et beaucoup de derniers seront premiers.


Introduction

Le deuxième passage de Écriture que nous allons méditer rapporte l’entretien entre Jésus et le jeune-homme riche, en Matthieu 19.16-30. Cette péricope est commune aux trois synoptiques (// Mc 10.16-30 ; Lc 18.18-30), mais il existe des différences notables entre ces trois versions de l’événement.

Cet épisode est très connu. Qui d’entre nous n’a jamais prêché sur ce passage ? C’est pourquoi, comme pour la méditation d’hier, je ne m’arrêterai pas à tous les détails du texte. Je chercherai à en souligner les principaux accents. Le point qui me paraît essentiel est de chercher à comprendre l’attitude de Jésus.

Deux textes parallèles

Mais constatons tout d’abord que le passage que nous avons médité hier et celui d’aujourd’hui ont une structure parallèle, ce qui suggère qu’ils « fonctionnent » ensemble et doivent être lus l’un à la suite de l’autre. Nous avons tout d’abord, dans chaque texte, une question : « Est-il permis à un homme de répudier sa femme pour n’importe quel motif ? » (v. 3), d’un côté, et « Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ? » » (v. 16), de l’autre côté. Puis vient la réponse de Jésus, qui est inattendue dans les deux cas (v. 4-16 et 17-19). Les pharisiens et le jeune-homme riche expriment alors chacun leur insatisfaction quant à la réponse de Jésus : « Alors pourquoi Moïse a-t-il commandé de donner une attestation de rupture à la femme quand on la répudie ? » (v. 7), « J'ai observé tout cela, que me manque-t-il encore ? » (v. 20). Jésus répond en présentant les conditions de la perfection (v. 8-9 et 21-24), ce qui dans chaque cas suscite la perplexité des disciples (v. 10 et 23-26) à laquelle Jésus réagit en présentant les perspectives du Royaume (v. 11-12 et 27-30).

19.1-12   19.16-30
• Présentation des interlocuteurs    
3 Des pharisiens vinrent le mettre à l'épreuve en lui demandant :   16 Alors un homme vint lui demander :
• Une question théologique :    
3 Est-il permis à un homme de répudier sa femme pour n’importe quel motif ?   16 Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ?
• Réponse inattendue de Jésus, avec appui scripturaire :    
4 Il répondit : N’avez-vous pas lu que le Créateur, dès le commencement, les fit homme et femme 5 et qu’il dit : C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme, et les deux seront une seule chair. 6 Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Que l’homme ne sépare donc pas ce que Dieu a uni !   17 Il lui répondit : Pourquoi m'interroges-tu sur ce qui est bon ? Un seul est bon. Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements. Lesquels ? lui dit-il. 18 Jésus répondit : Tu ne commettras pas de meurtre; tu ne commettras pas d'adultère; tu ne feras pas de faux témoignage; tu ne commettras pas de vol ; 19 honore ton père et ta mère, et : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
• Insatisfaction face à la réponse    
7 Ils lui dirent : Alors pourquoi Moïse a-t-il commandé de donner une attestation de rupture à la femme quand on la répudie ?   20 Le jeune homme lui dit : J'ai observé tout cela, que me manque-t-il encore ?
• Les conditions de la perfection    
8 Il leur dit : C’est à cause de votre obstination que Moïse vous a permis de répudier vos femmes ; au commencement, il n’en était pas ainsi. 9 Mais, je vous le dis, celui qui répudie sa femme – sauf pour inconduite sexuelle – et en épouse une autre commet l’adultère.   21 Jésus lui dit : Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens et suis-moi. 22 Après avoir entendu cette parole, le jeune homme s'en alla tout triste; car il avait beaucoup de biens.
• Perplexité des disciples    
10 Ses disciples lui dirent : Si telle est la condition de l’homme par rapport à la femme, il n’est pas avantageux de se marier.   23 Jésus dit à ses disciples : Amen, je vous le dis, il est difficile à un riche d'entrer dans le royaume des cieux. 24 Je vous le dis encore, il est plus facile à un chameau de passer par un trou d'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu. 25 Les disciples, en entendant cela, restèrent complètement ébahis. Ils se demandaient : Qui peut donc être sauvé ? 26 Jésus les regarda et leur dit : Pour les humains, c'est impossible, mais pour Dieu tout est possible.
• Les perspectives du Royaume    
11 Il leur répondit : Tous ne comprennent pas cette parole, mais seulement ceux à qui cela est donné. 12 Car il y a des eunuques qui le sont depuis le ventre de leur mère, il y en a qui le sont devenus par le fait des gens, et il y en a qui se sont rendus eux-mêmes eunuques à cause du règne des cieux. Que celui qui peut comprendre comprenne !   27 Alors Pierre lui dit : Nous, nous avons tout quitté pour te suivre; qu'en sera-t-il pour nous ? 28 Jésus leur dit : Amen, je vous le dis, à vous qui m'avez suivi : à la Nouvelle Naissance, lorsque le Fils de l'homme s'assiéra sur son trône de gloire, vous aussi vous serez assis sur douze trônes pour juger les douze tribus d'Israël. 29 Et quiconque aura quitté maisons, frères, sœurs, père, mère, enfants ou terres à cause de mon nom recevra cent fois plus et héritera la vie éternelle. 30 Beaucoup de premiers seront derniers et beaucoup de derniers seront premiers.

Un dialogue déroutant

Il ne nous arrive pas tous les jours de rencontrer une personne et même, selon Luc, une personne influente (18.18), un « chef » (archôn) des Juifs, qui demande de but en blanc : « Que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ? » Nous aurions peut-être répondu de diverses manières, selon notre théologie ou notre sens pastoral, mais il me semble que personne d’entre nous n’aurait répondu à la façon de Jésus : « Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements. » Dans l’entretien que nous avons médité hier, la réponse de Jésus était inattendue pour les pharisiens ; ici, elle l’est pour nous. Car pour l’homme qui a posé la question, elle semble aller de soi :

Quels commandements ? dit l’homme à Jésus. Jésus répondit : Tu ne commettras pas de meurtre; tu ne commettras pas d'adultère; tu ne feras pas de faux témoignage; tu ne commettras pas de vol ; 19 honore ton père et ta mère, et : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. 20 Le jeune homme lui dit : J'ai observé tout cela, que me manque-t-il encore ?

Rien ne permet de soupçonner la sincérité de l’homme, me semble-t-il. Ses questions sont de vraies questions. Il n’est pas comme les pharisiens d’hier, qui cherchaient à mettre Jésus à l’épreuve. Lui s’implique personnellement dans ses questions et n’a pas honte d’avouer son manque : « J’ai observé tout cela, que me manque-t-il encore ? ». L’évangile de Marc précisera d’ailleurs que Jésus porta sur lui un regard plein d’amour avant de lui présenter les exigences du Royaume (Mc 10.21).

Il me semble donc qu’on juge cet homme trop sévèrement lorsqu’on l’accuse de superficialité ou d’hypocrisie. Il est conscient de ne pas avoir la vie éternelle et désire honnêtement faire ce qu’il faut pour l’acquérir (Mc 10.17, « pour en hériter »). Peut-être sa sincérité s’accompagne-t-elle d’une touchante et dramatique illusion sur lui-même, car il cherche à savoir ce qu’il lui faut « faire de bon » pour avoir la vie éternelle. Il penserait ainsi pouvoir gagner la faveur de Dieu. Mais on doit le relever : ce n’est pas cela que Jésus lui reproche, en tout cas pas de cette manière.

Bien au contraire ! Car, de façon déroutante, Jésus répond à la demande de l’homme concernant ce qu’il doit faire de bon pour avoir la vie éternelle en lui rappelant les commandements fondamentaux de la Loi morale : « Tu ne commettras pas de meurtre; tu ne commettras pas d'adultère; tu ne feras pas de faux témoignage; tu ne commettras pas de vol ; honore ton père et ta mère, et : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Et lorsque l’homme affirme les avoir tous accomplis, Jésus ajoute une exigence supplémentaire qui, dit-il, lui permettra de combler son vœu de vie éternelle : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. » Rien n’est moins nécessaire, en effet, que de vivre la vie sainte que Dieu veut pour nous, car elle conditionne notre entrée dans la Vie ou dans le Royaume ! Mais cela n’est pas tout ce que Jésus dit.

Du gourou au Seigneur !

En effet, la réaction de Jésus à la question de l’homme : « Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ? » débute par un étrange reproche : « Pourquoi m'interroges-tu sur ce qui est bon ? Un seul est bon. » Ce n’est qu’après cela que Jésus rappelle les commandements de la Loi. Or, on constate que l’homme ne répond qu’à cette seconde partie de la réponse de Jésus et non à son reproche : « J'ai observé tout cela, dit-il, que me manque-t-il encore ? » Aurait-il mal compris Jésus ?

L’étrange reproche de Jésus semble signifier qu’il y a erreur sur la personne. Jésus n’est pas celui que l’homme pense qu’il est : un maître ou un gourou en matière de bien et de vie éternelle. Car, souligne Jésus, « un seul est bon ». Mais combien il est tentant d’aller chercher auprès des créatures ce que le Créateur seul peut donner ! Marc et Luc ont bien discerné que c’est de cela qu’il s’agissait dans la question de l’homme et dans la réponse de Jésus, car ils les ont explicitées l’une et l’autre de manière suivante : « Bon maître, dit l’homme, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? », « Pourquoi me dis-tu bon ? répond Jésus. Personne n'est bon, sinon Dieu seul » (Mc 10.17-18 ; Lc 18.18-19). Un détail du texte de Matthieu confirme cette compréhension des choses, me semble-t-il. Car contrairement à ce que Jésus répondra quelque temps plus tard au scribe de Matthieu 22.34-40, dans sa réponse au jeune homme riche, il n’associe pas au commandement d’aimer son prochain comme soi-même celui d’aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa pensée. C’est comme s’il avait voulu exposer l’homme à sa lecture tronquée de la Loi. Il lui manque tout un pan de l’enseignement biblique, en fait, l’essentiel : l’amour pour Dieu ! « Tu cherches à être parfait, semble sous-entendre Jésus, et tu oublies de t’en remettre de tout ton être au seul qui l’est ! »

C’est à la lumière de ce fait qu’il faut interpréter la réponse de Jésus à la seconde question de l’homme : « J’ai observé tout cela. Que me manque-t-il encore ? » Certes, comme nous l’avons vu, Jésus l’invite à faire, parmi ce qu’il lui faut faire de bon pour être sauvé, ce qu’il n’avait pas encore fait : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux ». Mais Jésus ajoute aussitôt : « Puis viens et suis-moi. » Il ne s’agit plus là d’un commandement de la Torah ; cette nouvelle exigence en vue de la perfection dépasse de loin ce que demande la Loi. Cette nouvelle exigence dépend totalement de la suivance de Jésus. Ce qu’il exige de « faire de bon », de tout vendre et d’en donner le fruit aux pauvres, découle de ce qu’il est : à celui qui cherchait un gourou en oubliant Dieu, Jésus se donne comme le Seigneur qui peut combler son manque. Mais pour entrer dans cette relation-là, il lui aurait fallu renoncer à son trop-plein de biens : « Le jeune homme s'en alla tout triste, dit le texte, car il avait beaucoup de biens. »

Pour l’amour de Jésus

Hier, nous avons vu que les pharisiens neutralisaient le commandement de Dieu en remplaçant l’éthique de la perfection par celle de la permission. C’est pourquoi Jésus leur avait rappelé les exigences de la sainteté et il avait précisé à ses disciples comment vivre les exigences du Royaume : il leur fallait devenir eunuques. Aujourd’hui, au jeune homme riche puis aux disciples, Jésus donne la clé de la vie éternelle (v. 16) ou, ce qui signifie la même chose, de l’entrée dans le Royaume des cieux : l’amour pour lui. « Si tu veux être parfait [teleios], va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens et suis-moi (v. 21) ; « Quiconque aura quitté maisons, frères, sœurs, père, mère, enfants ou terres à cause moi [lit. de mon nom] recevra cent fois plus et héritera la vie éternelle » (v. 29). La perfection est une question d’amour et d’allégeance ; elle ne s’arrête pas à la stricte obéissance, mais va jusqu’à sa motivation. L’éthique chrétienne est profondément, viscéralement, théologique et christologique.

Jésus a tout particulièrement insisté sur cet amour pour Dieu et cette allégeance fondamentale lorsqu’il parlait d’argent et de richesses. Dans Matthieu, on trouve cela dès le sermon sur la Montagne :

Ne vous amassez pas de trésors sur la terre, où les vers et la rouille détruisent et où les voleurs fracturent pour voler. Amassez-vous plutôt des trésors dans le ciel, là où ni vers ni rouille ne détruisent et où les voleurs ne fracturent ni ne volent. Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur.

Personne ne peut servir deux maîtres ; en effet, ou bien il détestera l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon (6.19-21, 24).

Jésus ne dit rien d’autre, me semble-t-il, lorsqu’il s’adresse à ses disciples dans notre texte, aux versets 23 et 24 : « Amen, je vous le dis, il est difficile à un riche d'entrer dans le royaume des cieux. Je vous le dis encore, il est plus facile à un chameau de passer par un trou d'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu. » Il faut garder toute sa force à l’image du chameau et de l’aiguille. En Babylonie, les éléphants étaient les plus grands animaux et pour désigner quelque chose qu’il était extrêmement difficile d’accomplir, les rabbis juifs utilisaient l’image d’un « éléphant passant par un trou d’aiguille » ; en Palestine, c’est le chameau qui était le plus grand des animaux. Plus on est riche, sous-entend Jésus, moins on a besoin de Dieu.

Renoncer à cause de Jésus

Mais alors comment comprendre la perplexité des disciples ? Car « les disciples, en entendant cela, dit le texte, restèrent complètement ébahis. ». Car, continue le texte, les disciples « se demandaient : Qui peut donc être sauvé ? » (v. 25). Les commentaires soulignent avec raison, me semble-t-il, que la prospérité était perçue comme un signe de la bénédiction divine. On pourrait d’ailleurs citer nombre de textes des Écritures juives qui justifient un tel point de vue et l’on doit relever qu’à aucun moment Jésus ne soupçonne que les richesses du jeune homme provenaient de pratiques condamnables ; rien n’est dit ici du Mamon de l’injustice. Dans la suite du passage, Jésus associe aux richesses une liste d’autres réalités que ses disciples pourront être appelés à quitter : « maisons, frères, sœurs, père, mère, enfants ou terres » (v. 29) ; certains manuscrits ajoutent « femme », mot qui est présent dans la version lucanienne de la péricope (Lc 18.29). L’ensemble de ces données suggèrent que le renoncement qu’envisage Jésus s’étend à des réalités légitimes, qui sont l’expression de belles et bonnes bénédictions divines : la famille, une maison, un patrimoine. Or, si tel est le cas, on ne peut que comprendre l’étonnement et la perplexité des disciples !

L’une des explications de l’intransigeance de Jésus est que ses exigences de renoncement ne concerneraient que certains disciples et uniquement en certaines circonstances. On retrouve là l’interprétation qui, dans la péricope précédente, limite le fait de devenir eunuque au célibat et à certains disciples. Il est certain que, dans notre péricope, Jésus ne s’attend pas à ce que tous ses disciples aient à renoncer à toutes les réalités qu’il mentionne : seuls les riches peuvent distribuer leurs richesses aux pauvres, et tous n’ont pas des frères et des sœurs ou des enfants et des terres qu’ils peuvent quitter ; en fait, la présence de la coordination « ou », en grec (è), avant chaque réalité montre que Jésus énumère ici divers domaines que le renoncement peut éventuellement toucher : « maisons ou frères ou sœurs ou père ou mère ou enfants ou terres ».

Cependant, la question du renoncement elle-même concerne tous les disciples de Jésus puisque l’enjeu en est la vie éternelle ou de l’entrée dans le Royaume des cieux ; la question de l’homme riche le montre : « Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ? » ainsi que la portée des renoncements dont parle Jésus, qui ont pour but l’héritage de la vie éternelle, affirme-t-il. Ainsi, suggère le texte, tous les disciples du Seigneur auront à faire l’apprentissage du renoncement, sous une forme ou une autre, à cause de Jésus, « à cause de son nom ».

L’épisode du jeune homme riche explique, me semble-t-il, cette exigence du renoncement pour l’amour de Jésus. À cause de l’obstination de nos cœurs, dont parle la péricope précédente, nous donnons inévitablement aux bénédictions divines la place qui revient à Dieu seul. Et nous concevons la vie éternelle comme une bénédiction supplémentaire, que nous pouvons acquérir en faisant ce qui est bien. Tout au plus, à cause de notre sentiment de manque, recherchons-nous des gourous en bien ou des maîtres en vie éternelle. Mais qui, spontanément, recherche le Seigneur de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa pensée ? Un Seigneur qui prenne la place qui lui est due dans nos vies ? Un tel arrachement aux bénédictions idolâtrées de Dieu « est impossible aux hommes, dit Jésus. Mais pour Dieu, tout est possible » (v. 26). Seul lui peut faire naître la perfection que recherchait le jeune homme riche, en suscitant, en ceux qui doivent « hériter la vie éternelle », l’amour exclusif pour Jésus et l’acceptation des inévitables renoncements, qui font d’eux d’authentiques disciples du Seigneur.

De la suivance de Jésus à la vie de l’Esprit

Mais, objecteront peut-être certains, une telle interprétation ne risque-t-elle pas de trop spiritualiser les renoncements dont parle Jésus ? Car Jésus demande à l’homme de réellement vendre ses biens et de les donner aux pauvres, et Pierre pense à des réalités bien concrètes lorsqu’il s’exclame, en porte-parole de ses compagnons : « Nous, nous avons tout quitté pour te suivre ; qu'en sera-t-il pour nous ? »

Il faut faire deux remarques, me semble-t-il. La première est que la foi en Jésus-Christ nous oblige, bien souvent, par amour pour lui, à faire des choix très concrets de vie personnelle et sociale qui correspondent aux renoncements dont parle Jésus.

La seconde remarque tient au changement de situation qu’implique le passage de la suivance de Jésus à la vie de l’Esprit. Cela m’amène à revenir à l’enseignement de Paul en 1 Corinthiens 7. Je l’ai dit hier : Paul devait connaître les paroles de Jésus que nous avons dans ce chapitre de Matthieu. Or, dans les versets que j’ai déjà cités hier, ne cherche-t-il pas à appliquer à notre situation post-pascale ce que Jésus enseignait sur le renoncement alors qu’il était encore avec les siens ? Relisons 1 Corinthiens 7.29-31 :

Voici ce que je dis, mes frères : le temps se fait court ; désormais, que ceux qui ont une femme soient comme s'ils n'en avaient pas, ceux qui pleurent comme s'ils ne pleuraient pas, ceux qui se réjouissent comme s'ils ne se réjouissaient pas, ceux qui achètent comme s'ils ne possédaient pas, et ceux qui usent du monde comme s'ils n'en usaient pas réellement, car ce monde, tel qu'il est formé, passe (1 Co 7.29-31).

Dans nos vies, nous ne devrions rien vivre qui ne soit l’expression de notre amour pour Jésus-Christ et de notre passion pour le Royaume qui vient. C’est à cela que se résume tout ce qu’est l’éthique chrétienne !