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Etude biblique au congrès 2014 de l’Association Européenne de Théologiens Évangéliques


Jacques Buchhold, Faculté Libre de Théologie Evangelique, Vaux-sur-Seine, France

1. À cause du Royaume (Matthieu 19.1-12)


19:1 Lorsque Jésus eut achevé ces discours, il quitta la Galilée pour se rendre dans le territoire de la Judée, de l'autre côté du Jourdain. 2 De grandes foules le suivirent, et là, il les guérit. 3 Des pharisiens vinrent le mettre à l'épreuve en lui demandant : Est-il permis à un homme de répudier sa femme pour n'importe quel motif ? 4 Il répondit : N'avez-vous pas lu que le Créateur, dès le commencement, les fit homme et femme 5 et qu'il dit : C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme, et les deux seront une seule chair. 6 Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Que l'homme ne sépare donc pas ce que Dieu a uni !

7 Ils lui dirent : Alors pourquoi Moïse a-t-il commandé de donner une attestation de rupture à la femme quand on la répudie ? 8 Il leur dit : C'est à cause de votre obstination que Moïse vous a permis de répudier vos femmes; au commencement, il n'en était pas ainsi. 9 Mais, je vous le dis, celui qui répudie sa femme – sauf pour inconduite sexuelle – et en épouse une autre commet l'adultère.

10 Ses disciples lui dirent : Si telle est la condition de l'homme par rapport à la femme, il n'est pas avantageux de se marier. 11 Il leur répondit : Tous ne comprennent pas cette parole, mais seulement ceux à qui cela est donné. 12 Car il y a des eunuques qui le sont depuis le ventre de leur mère, il y en a qui le sont devenus par le fait des gens, et il y en a qui se sont rendus eux-mêmes eunuques à cause du règne des cieux. Que celui qui peut comprendre comprenne !


Introduction

Pour nos études bibliques du matin, j’ai choisi de commenter un ensemble de textes qui composent une section de l’évangile de Matthieu : Matthieu 19.1 à 20.16. Je mettrai en évidence l’unité rédactionnelle de cette section au fur et à mesure de mes trois études. Je me contenterai, pour l’instant, de souligner que Matthieu donne à ces textes, en 19.1 et en 20.17, une unité géographique : les événements et les dialogues qu’ils contiennent se situent « dans le territoire de la Judée, de l’autre côté du Jourdain » (19.1), avant la dernière étape de la montée de Jésus vers Jérusalem (20.17). Cette section contient essentiellement des enseignements de Jésus, mais il est bon de relever qu’en arrière-plan de ces enseignements, nous avons l’autre aspect de son ministère, son activité messianique de guérison des malades, signe du Royaume à venir : « De grandes foules le suivirent, dit le texte, et là, il les guérit » (19.2).

Le premier passage de notre section se trouve en 19.3-12. Il n’a de parallèle que dans l’évangile de Marc (10.2-12). Il rapporte tout d’abord la discussion que Jésus a eue avec des pharisiens au sujet de la répudiation (19.3-9). Celle-ci est suivie par un entretien très certainement privé de Jésus avec ses disciples au sujet du mariage ( v. 10-12) car, selon Marc, il a eu lieu là où Jésus et ses disciples étaient hébergés, dans « la maison » (10.10).

Mon but n’est pas de reprendre ici toute la question du divorce et de la permanence du mariage, avec en particulier la présence, dans Matthieu, de la clause d’exception : « sauf en cas de porneia » (v. 9). Ce que j’aimerais mettre en évidence, ce sont les lignes de force de l’éthique de Jésus, qui orientent sa réponse aux pharisiens et son entretien avec les disciples. Cela pourrait nous aider à mieux fixer nos priorités dans notre enseignement, notre prédication et notre engagement social.

Une question piège

Dans Matthieu (v. 3) comme dans Marc (10.2), la question posée par les pharisiens à Jésus est présentée comme une question piège. Ils cherchent à « tester » Jésus (peirazontes, v. 3) et leurs intentions ne sont certainement pas les meilleures au monde (voir 16.1 ; 22.18, 35). Cependant, en elle-même, la question posée par les pharisiens n’a rien de choquant ni d’irrévérencieux. Des milliers de pages de commentaires de notre texte n’ont-elles pas été écrites depuis lors dans le désir honnête de discerner la volonté de Dieu concernant le divorce ? En quoi consiste donc le test auquel les pharisiens soumettent Jésus ?

Leur intention est très certainement de mettre Jésus en porte-à-faux par rapport à la Loi. Il suffirait que son enseignement se « brise » sur un seul point de la Loi pour qu’il puisse être déclaré mensonger dans son ensemble. Connaissant la radicalité de l’enseignement de Jésus en matière éthique, certains pharisiens ont peut-être jugé qu’ils tenaient là une question sur laquelle ils allaient pouvoir le prendre en défaut.

Une réponse qui n’en est pas une

À la question des pharisiens : « Est-il permis à un homme de répudier sa femme pour n’importe quel motif ? » (v. 3), Jésus répond par un rappel de l’institution du mariage par Dieu lors de la création :

N'avez-vous pas lu que le Créateur, dès le commencement, les fit homme et femme et qu'il dit : C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme, et les deux seront une seule chair. Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Que l'homme ne sépare donc pas ce que Dieu a uni ! (v. 4-6)

On relève souvent, avec raison, que, par sa réponse et par la clause d’exception qu’il ajoute au verset 9, Jésus se situe plutôt dans le camp de Shammaï, qui ne tolérait le divorce qu’en cas d’adultère, que dans celui de Hillel, qui le permettait pour des causes assez futiles (mauvaise cuisinière, etc.). Mais relève-t-on assez qu’en fait, dans les versets 4 à 6, Jésus ne répond pas à la question des pharisiens (dans sa version matthéenne, en tout cas). Car leur question ne portait pas sur la possibilité de répudier sa femme en tant que telle, possibilité qui pour les pharisiens allait de soi, mais sur les cas dans lesquels la répudiation était légitime : « pour n’importe quel motif » (v. 3). Ils voulaient précisément que Jésus prenne position dans le débat qui opposait les shammaïtes et les hillélites concernant le « quelque chose d’inconvenant » de Deutéronome 24.1. Car c’est bien ce passage de l’Écriture que les pharisiens avaient à la pensée puisqu’ils le citent dès la réponse de Jésus : « Mais alors pourquoi Moïse a-t-il commandé de donner une attestation de rupture à la femme quand on la répudie ? » (v. 7).

Il me semble que par son refus de répondre, aux versets 4 à 6, à la question du motif légitime de répudiation, soit à la façon de Shammaï soit à la façon de Hillel, Jésus remet en cause toute la conception pharisienne de la Loi. Car la Loi de Moïse n’est pas cette expression parfaite de la volonté de Yahvé qu’imaginaient les pharisiens, elle est impactée par la réalité de l’« obstination » du cœur humain : « C'est à cause de votre obstination, affirme Jésus, que Moïse vous a permis de répudier vos femmes ; au commencement, il n'en était pas ainsi » (v. 8). Ce que la Loi dit n’est pas toujours ce que Dieu veut ! Elle ne contient souvent que ce que Dieu « a permis » (epetrepsen, v. 8). Jésus met ainsi en œuvre une autre herméneutique de la Loi.

Une autre herméneutique de la Loi

Mais est-il possible de préciser les grandes lignes de cette autre herméneutique ? Jésus n’est guère loquace à ce sujet dans notre texte ; il faudrait revenir, entre autres, au sermon sur la Montagne, avec son thème de l’accomplissement de la Loi, pour se faire une idée plus précise. Il est cependant possible de souligner qu’en revenant aux réalités du « commencement », Jésus lie l’être du mariage à son but.

L’être du mariage est ce qui fait le mariage selon les deux textes de la Genèse que Jésus cite : Genèse 1.27 et 2.24. Le mariage est ainsi une réalité hétérosexuelle (« Dieu les fit homme et femme » ; « l’homme s’attachera à sa femme ») ; c’est un engagement social (« l’homme quittera son père et sa mère ») ; et finalement, le mariage se concrétise dans cette relation exclusive qu’est l’union sexuelle (« ils seront une seule chair »). Mais dans notre texte, Jésus ne se contente pas de rappeler ces vérités ; il lie l’être du mariage à l’un de ses buts : la permanence : « Que l'homme ne sépare donc pas ce que Dieu a uni ! ». D’autres buts du mariage pourraient être mentionnés – la monogamie, l’amour, la communion spirituelle – mais il n’en est pas question ici puisque la discussion porte sur la répudiation. L’être des choses ne doit pas être dissocié des buts pour lesquels Dieu les a créés !

Selon Jésus, il existe donc, dans la Torah, deux éthiques qui s’entremêlent : celle de la perfection ou de la sainteté, qui lie l’être des choses à leur but, et celle de la permission ou de la concession, qui sauvegarde l’être des choses, mais reconnaît qu’à cause de l’obstination du cœur humain, leur but ne sera souvent pas atteint. C’est ainsi que la Loi, d’un côté, condamne de mort l’adultère, la prostitution, l’homosexualité et la bestialité, qui portent atteinte à l’être du mariage, mais, d’un autre côté, tolère la polygamie et le divorce, qui touche aux buts du mariage. Une telle herméneutique de la Loi pourrait être étendue aux autres domaines qu’elle aborde : l’économie, la politique, la famille, etc.

Les pharisiens pensaient piéger Jésus en l’amenant à prendre position, à la lumière de Deutéronome 24, sur les motifs légitimes de répudiation, mais ils sont eux-mêmes pris à leur propre piège : ils font partie de ces hommes qui s’arrogent le droit de séparer ce que Dieu a uni ! Leur herméneutique de la Loi les conduit à s’opposer au Dieu qu’ils honorent.

Car il faut souligner à ce sujet que la présence de la clause d’exception, au verset 9, ne représente pas à un retour à la problématique pharisienne de la « chose inconvenante » de Deutéronome 24.1. Elle découle de la gravité de la porneia, qui porte atteinte à l’être même du mariage.

La perplexité des disciples

La réaction des disciples révèle leur perplexité : « Si telle est la situation de l'homme par rapport à la femme, il n'est pas avantageux de se marier » (v .10). Ils devaient être comme abasourdis : comment peut-on s’engager à passer toute sa vie avec une même femme ! Voilà une problématique bien actuelle ! Par leur réaction, les disciples font preuve, bien sûr, d’une attitude « machiste », et c’est à une telle attitude que Jésus répondra lorsqu’il mentionnera la démarche de « se faire soi-même eunuque ».

Les disciples expriment-ils plus que leur perplexité ? Cherchent-ils à pousser Jésus à nuancer ou même à corriger son propos ? Manifestent-ils un certain rejet de son enseignement ? Il n’est guère aisé de le dire. Se sont-ils seulement rendu compte que leur réaction était contradictoire, car elle exigeait plus que ce que Jésus demandait ? En effet, affirmer que, si la situation de l’homme marié était bien celle que Jésus décrivait, il était alors avantageux de ne pas se marier, cela revenait à suggérer qu’il était préférable pour l’homme de renoncer à toute vie sexuelle. À moins, bien sûr, de penser que, pour les disciples, le mariage n’était pas le lieu exclusif des relations sexuelles entre un homme et une femme, mais ni leur héritage juif ni ce que les évangiles nous apprennent à leur sujet ne nous permettent de leur attribuer une telle façon de concevoir la sexualité.

Des eunuques à cause du Royaume

Quoi qu’il en soit de l’interprétation précise de la réaction des disciples, la réponse de Jésus, dans les versets 10 à 12, est bien énigmatique et pose plusieurs problèmes d’interprétation. Il faudrait du temps pour les analyser ; je me contenterai donc de quelques remarques tout en vous proposant ma propre compréhension du texte.

L’une des questions qui se posent est celle du référent de l’expression « cette parole » que tous ne peuvent comprendre (ou plutôt « accepter », chôreô) et que Jésus mentionne au verset 11 : « Tous n’acceptent pas cette parole, mais seulement ceux à qui cela est donné. » Il ne peut s’agir de l’enseignement que Jésus s’apprête à donner sur les eunuques dans les versets qui suivent puisque cet enseignement est introduit par un « car » (gar) et se présente comme un ajout à ce que à quoi renvoie l’expression « cette parole ». Les commentaires sur Matthieu hésitent entre la parole des disciples, au verset 10, que Jésus reprendrait à son compte, et son enseignement, au verset 9, sur la répudiation. C’est cette seconde interprétation qui me paraît la plus naturelle : Jésus enregistre la perplexité de ses disciples et souligne qu’il est en effet difficile d’accepter son enseignement sur l’éthique de la perfection. C’est pourquoi il va en expliquer les tenants et les aboutissants, ainsi que le montre la reprise, au verset 12, de la formule du verset 11 (« Tous n’acceptent pas cette parole, mais seulement ceux à qui cela est donné. ») :

Car il y a des eunuques qui le sont depuis le ventre de leur mère, il y en a qui le sont devenus par le fait des gens, et il y en a qui se sont rendus eux-mêmes eunuques à cause du règne des cieux. Que celui qui est capable d’accepter accepte !

Cet enseignement de Jésus sur l’« eunucisation » volontaire a donné lieu à plusieurs interprétations. Celle qui prévaut largement y discerne le choix du célibat. N’est-ce pas, en effet, ce à quoi fait immédiatement penser la notion d’eunuque ? Et le fait que ce choix n’est rendu possible que si cela est « donné » (v. 11) favorise aussi cette interprétation. Ce choix, d’ailleurs, ne concerne que certains, et Jésus est le parfait exemple de celui qui s’est fait lui-même eunuque « à cause du Royaume ». Ainsi, après avoir rappelé les exigences de l’éthique de la perfection concernant le mariage, Jésus aurait répondu à la perplexité des disciples en leur présentant un choix encore plus exigeant : le célibat, clé d’une plus grande disponibilité pour le Royaume.

Mais cette interprétation rend-elle réellement compte des données du texte ? Car, si ma compréhension de l’expression « cette parole » est exacte, Jésus ne lie pas le don divin du verset 11 à l’eunucisation volontaire, mais à l’acceptation de son enseignement sur le mariage et la répudiation. Par ailleurs, le texte ne limite nullement l’eunucisation à certains disciples, mais il affirme simplement qu’en plus des eunuques par naissance et par castration, il y a des eunuques qui ont choisi de l’être à cause du Royaume des cieux. Mais encore, pourquoi Jésus a-t-il recours à cette métaphore de l’eunuque, choquante pour un Juif, s’il ne s’agit que de célibat ? N’est-ce pas précisément parce que l’enjeu n’est pas fondamentalement le célibat ? Il est utile de rappeler ici que Potiphar, auquel Joseph a été vendu en Égypte, est appelé « eunuque » (Gn 37.36 ; 39.1) alors qu’il était marié (39.7-20).

En fait, la logique de notre texte encourage, me semble-t-il, une autre interprétation que celle du simple célibat. Elle peut être résumée ainsi : Tous n’acceptent pas cette parole, dit Jésus à ses disciples, c’est-à-dire son enseignement exigeant sur le mariage, mais seuls ceux à qui cela est donné – ses vrais disciples ! Or, ceux-ci sont, ajoute-t-il, ceux qui se sont eux-mêmes rendus eunuques à cause du Royaume des cieux. Car seuls ce genre d’eunuques tiennent compte des exigences du Royaume des cieux (et sont de bons maris) !

Cette interprétation minoritaire, que soutient Lange dans son commentaire, donne à l’eunucisation encouragée par Jésus toute sa force de métaphore et répond excellemment à la réaction des disciples. Le problème, en effet, ne réside pas dans les exigences de l’éthique de la perfection concernant le mariage, mais dans l’être humain ; la solution n’est pas dans le « machisme » des disciples qui jugent préférable de ne pas se marier, car le machisme vient de l’obstination des cœurs. La seule vraie solution se trouve dans la violence de la foi qui va jusqu’à se rendre soi-même eunuque à cause du Royaume des cieux – dans le mariage ou même, à l’exemple de Jésus, jusque dans le célibat.

Paul, disciple de Jésus

L’apôtre Paul devait connaître ces enseignements de Jésus, ce que laisse entendre 1 Corinthiens 7, puisque son enseignement sur le divorce, affirme-t-il, s’appuie explicitement sur celui de Jésus (1 Co 7.10). Il n’est donc pas étonnant qu’il développe, dans ce chapitre, une éthique de la sexualité qui rappelle celle de Jésus sur l’eunucité. En effet, on y trouve des paroles de la même « violence » que celles du Seigneur, favorables certes au célibat (v. 7-8), mais enseignant aussi, à cause du monde à venir, une ascèse d’eunuque liée à la condition d’hommes et de femmes mariés :

Voici ce que je dis, mes frères : le temps se fait court ; désormais, que ceux qui ont une femme soient comme s'ils n'en avaient pas, ceux qui pleurent comme s'ils ne pleuraient pas, ceux qui se réjouissent comme s'ils ne se réjouissaient pas, ceux qui achètent comme s'ils ne possédaient pas, et ceux qui usent du monde comme s'ils n'en usaient pas réellement, car ce monde, tel qu'il est formé, passe (1 Co 7.29-31).